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  • Fabienne Zufferey-Corbaz

Mado rassemble

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Sa fille et mon fils se sont mariés.

Elle et moi avons les mêmes petits-enfants.

Un bonheur que nous avons partagé régulièrement au fil des anniversaires et des rencontres qui, chaque année, poussaient nos bambins à se sentir un peu plus grands, un peu plus forts.

Nous avons encouragé leurs élans, leurs progrès, écouté leurs peines parfois.

Nous étions, elle et moi, sur ce rail qui nous emporte vers l’avenir.

Je me souviens de notre premier rendez-vous entre belles-mamans.

Le courant avait passé si facilement. Nous avions misé sur le bonheur.

Plus tard, trop tôt pour nous, elle s’est écartée progressivement du rail pour celui d’un ailleurs. Sa mémoire l’a quittée, puis la maladie l’a gagnée.

J’allais devoir perdre cette complicité, j’allais savoir, moi toute seule, que nous avons les meilleurs petits-enfants du monde, comme toutes les grand-mamans.

Elle, elle s’appelle Mami.

Ce jour-là, je suis allée auprès d’elle, dans sa chambre d’hôpital, un endroit que je connais bien, mais qui n’est plus le même lorsqu’un proche en fait son dernier domicile.


J’étais prête à rencontrer un corps et un visage qu’annoncent une fin certaine.

Cette partie d’elle, éphémère, on le sait.

Je ne voulais pas la déranger. Juste lui proposer mes mains, un sourire de compassion puis repartir tout doucement.


Or, sa porte de chambre était grande ouverte. Trois dames qui se tenaient auprès d’elle m’ont accueilli chaleureusement, même joyeusement.

Assise sur son lit, Mado s’est jointe à cet enthousiasme.

J’ai reconnu sa voix, puis quelques traits du visage qu’elle avait empruntés à la maladie.

J’ai vu l’autre grand-maman qu’elle est! Mami.


Toutes ces dames faisaient partie d’une cellule de prière qui les réunissait depuis de nombreuses années. Je ne saisissais pas toujours Dieu comme elles le ressentaient, mais Il les habitait. Je n’aurais pas employé les mêmes mots pour parler de Lui, mais les leurs s’accompagnaient d’une joie que rien n’aurait ébranlée.


Tout était présent dans leur authenticité :

La vie et la mort, le lien et la séparation, la gratitude et cette franchise du cœur qui ne connaît pas les non-dits.


Elle a désiré immortaliser ce moment où nous étions proches les unes des autres.

Le mot « immortaliser » ne dérangeait pas, parce que tout ne meurt pas.

Sur la photo, elle a eu peur de son apparence, mais sa mémoire incertaine lui a permis de se défaire rapidement de cette mauvaise surprise.

Pour une fois, l’oubli s’est présenté comme un allié.

Ce masque transitoire ne pouvait mentir plus longtemps sur sa vraie personne.

Mado rassemble.

La porte de sa chambre toujours ouverte laissait circuler la cordialité. Elle devait résonner dans le couloir. Je souhaitais même qu’elle ouvre d’autres portes.


Le plaisir de l’instant était parfaitement à sa place. Les amies de la cellule de prière témoignaient de leur foi. Je me suis jointe à la leur.


Les religions sont si peu importantes face aux cœurs qui les font vivre.

J’ai aimé ces dames comme des amies de passage. Mado rassemble.


Elle nous a demandé de ne pas pleurer lorsque son heure viendrait.

Nous savions toutes que quelques larmes allaient couler.

Nous savions toutes que la mort est une nouvelle naissance.


Aujourd’hui encore, Mado rassemble.

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