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  • Fabienne Zufferey-Corbaz

La maison

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De la noble campagne aux ruelles des villages, une vie se déroule derrière les murs.

Les maisons affichent leur charme, leur envergure ou leur simplicité, sans jamais parler de…derrière les murs. Mon métier m’y a invité.

Je me revois dans ce vaste quartier de villas luxueuses, là où respire l’aisance.

Tout devait être beau, paisible et heureux. Tout ne l’était pas.


Lorsque les espaces verts parlaient d’harmonie, j’ai parfois rencontré la lourdeur de la tristesse, le poids de la rancune, le parfum d’une promesse engouffrée dans la déception.

La maladie avait su franchir le portail, la vieillesse encombrante s’était alignée sur les meubles d’époque, les multiples embûches de la vie avaient trouvé leur passage.

Tout ceci venait frapper le luxe, dérober l’abondance comme des intrus qui n’auraient rien à faire ici, en ces lieux privilégiés.

J’avais le sentiment que l’adversité parlait plus fort dans un espace de faveurs.

La fausse note résonnait davantage.


À quelques kilomètres, j’entrais dans une jolie ferme située dans la verdure, elle aussi.

Sauf que le logement de cette locataire se limitait à une seule pièce. On lui avait attribué une chambre sans importance, une place étroite, sans attrait.


Au pied de son lit en fer, un modèle d’hôpital des années 50, une lourde bonbonne d’oxygène soulignait l’insuffisance. Une armoire utilitaire, une table usée recouverte d’une toile cirée représentaient tout son monde. A mes yeux, un monde inadmissible parmi l’opulence.


J’ai pris soin de son corps essoufflé, puis me suis assise auprès d’elle.

En d’autres temps, les soignants pouvaient encore offrir un peu d’écoute à leur patient, puisqu’avant tout, il demeure un être à part entière.

Elle m’a timidement présenté ses poèmes qu’aucune personne ne lisait, faute d’entourage

Je les ai lus…


Elle avait sorti d’un simple carton, la puissance des mots, la délicatesse d’une pensée,

un joyau de sensibilité.


Son armoire vétuste était la gardienne d’une grande richesse!

Le chant de la poésie avait tranquillement adouci l’austérité.

La poétesse trouvait l’inspiration dans son endroit béni. À quelques mètres de son habitat, un arbre, un banc lui offraient une part de bonheur. Elle décryptait en eux un esprit serein, une source de joie pure, sans fioriture. La grande dame de la petite pièce connaissait la gratitude.


Son arbre était aussi beau qu’un verger tout entier, puisqu’il était inondé du même soleil.

Elle le respirait entièrement, même si ses poumons ne suffisaient plus à son corps.


Son regard, plus vaste que son lieu de vie, voyait au-delà des apparences.


Tout ceci venait frapper la précarité, rendant à l’Homme son étincelante dignité.

Une fois de plus, je me suis demandé qui avait pris soin de l’autre.

Elle m’a demandé de l’aide, j’ai reçu son enseignement.

J’ai eu les gestes et l’écoute, elle m’a offert sa sagesse de maître.


Je n’ai jamais revu cette éclaireuse de chemin de vie.

Je n’ai jamais pu la remercier, c’est mon seul regret.

Puisse-t-elle savoir, par la voie du cœur, que ce jour-là, elle a dévoilé un petit miracle,

un bout de Vérité.


Ses poèmes en seront les témoins.

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